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Pas la peine de discuter

Guy M. | escalbibli.blogspot.com | mardi 5 avril 2011

mardi 5 avril 2011

Dieu qui, selon mon confesseur, est Amour, peut être aussi, selon moi, une vraie peau de vache. Dans Son infinie sagesse, Il avait résolu, et de toute éternité, paraît-il, de ne rien m’épargner.

Ainsi, j’ai été, durant quelques riches années, à la fois enseignant et parent d’élève.

(On admettra que j’ai beaucoup souffert.)

Dans aucune de ces deux postures, je pense que je n’aurais levé le moindre poil de mes augustes sourcils pour prendre la défense de ce monsieur qui, le 1er avril, annonçait, dans un communiqué à la presse, sa "révocation par le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel".

Fin novembre, une mesure de suspension de quatre mois avait été prononcée à l’encontre de Philippe Isnard, enseignant en histoire et géographie, à la suite de prétendus débats qu’il avait organisés dans le cadre très institutionnel des "cours d’Éducation civique" en classe de seconde.

Ces "débats" portaient sur l’interruption volontaire de grossesse, et monsieur Isnard, autant vous le dire tout de suite, n’est pas pour. Un site informatif, qui me donne régulièrement des nouvelles de Pie XII, m’apprend que mon ex-collègue aurait mis à profit l’interruption involontaire de son affectation en lycée pour fonder, "avec quelques amis", l’association Pro-Vie France...

Le texte assez confus et peu structuré qu’il a réussi à placer, la semaine dernière, sur les sites de ses amis, et que l’on trouve sous diverses mises en page, peut éclairer sur les méthodes pédagogiques employées par cet enseignant.

Mon crime ?

Avoir organisé comme nous l’ordonne (sic) les textes, un débat contradictoire en cours d’Éducation civique sur l’avortement.

Peut-être ai-je mal lu les programmes très évasifs du Bulletin Officiel hors série n°6, du 29 aout 2002, qui me semble être encore en vigueur, mais je n’y ai pas trouvé une telle exigence... J’y ai surtout lu un certain nombre de remarques plutôt judicieuses sur la préparation et la tenue d’un "débat argumenté".

On ne peut douter que monsieur Isnard les ait lues également :

J’ai mené ce débat dans un souci constant d’objectivité, de tolérance, de respect pour les données scientifiques. Les élèves qui ne souhaitaient pas voir le document “No need to argue” étaient libres de quitter la classe. (...) Des documents “prochoix” ont été fournis aux élèves, tels que le texte de la loi Veil et le discours de Simone Veil en faveur de l’avortement en 1975.

Les mélomanes auront reconnu, dans le titre du "document" signalé par monsieur Isnard, celui d’une ballade romantico-irlandaise des Cranberries - qui est aussi celui de leur second album de 1994. La chanteuse du groupe, Dolores O’Riordan, a maintes fois exprimé d’aimables opinions, pour la peine de mort, contre l’avortement et pour la mutilation des voleurs, le tout pour la plus grande gloire de Dieu et de l’Irlande.

No need to argue peut se traduire par "pas besoin de discuter" ou "inutile de débattre" ou encore, de manière plus tranchante, par "y a pas à discuter". Il n’a pas dû échapper à monsieur Isnard, supposé doté de quelque esprit, que le titre de son "document" annonçait très clairement la couleur de ses intentions en préparant son "débat argumenté".

Dans son communiqué, notre ex-professeur affirme avoir fourni aux élèves "le texte de la loi Veil et le discours de Simone Veil en faveur de l’avortement en 1975". Fort bien, ce peut être considéré comme un choix pertinent. Mais il faut relever, dans sa formulation une erreur et une approximation qui indiquent assez les limites de son "souci constant d’objectivité". Il est évidemment tout à fait faux de qualifier ces deux textes de "documents “prochoix”", à moins de pratiquer la technique de l’amalgame, dont un historien devrait connaître les dangers. Quant au discours de Simone Veil, ce n’est pas à proprement parler un discours "en faveur de l’avortement", mais plus exactement un plaidoyer en faveur d’une dépénalisation de l’avortement dans certaines conditions bien précisées par la loi.

Tout en se réjouissant de ce choix de documents, on ose espérer qu’ils ont été transmis aux élèves suffisamment à l’avance pour en permettre une lecture approfondie. On peut même penser qu’il aurait été judicieux de consacrer à l’étude du texte de loi une séance en classe... Mais monsieur Isnard n’en parle pas.

Pas plus qu’il ne parle de documents plus récents qui paraissent néanmoins indispensables si l’on tient à aborder ce sujet. Pourquoi ne pas avoir procuré aux élèves un état des lieux, ici et maintenant, de l’application de la loi Veil ? De tels rapports existent, et on doit même en trouver que l’on peut qualifier, authentiquement cette fois, de "prochoix".

Sans doute pour équilibrer contradictoirement la discussion, monsieur Isnard a choisi de présenter la vidéo intitulée No need to argue - que vous pourrez aisément trouver sur la toile, malgré les rumeurs de censure.

Il s’agit là d’un objet cinématographique assez frustre, d’un affligeant amateurisme, qui, sous prétexte de recenser les diverses méthodes d’avortement en Europe, accumule, sur un fond musical pathétique (Light & Shadows de Vangelis), des "images délibérément choquantes, avec morceaux de fœtus, seaux de sang, embryons morts que l’on secoue par les pieds". Quelques visions édéniques sur fond d’azur de fœtus extra-terrestres suivent cette pénible séquence, pendant que résonnent les vocalises de Dolores O’Riordan.

Bien loin d’apporter la moindre parcelle d’information sur "les données scientifiques", ce montage ne fait que manipuler les sensations du spectateur ou de la spectatrice de la manière la plus brutale, celle de la grossière propagande qui s’adresse plus aux estomacs retournés et aux intestins noués qu’aux cerveaux en état de marche. Peut-être aurait-il sa place, à titre d’exemple de degré zéro, dans un cours sur les pouvoirs des images, mais assurément pas comme base d’un "débat argumenté" en classe de seconde.

Que monsieur Isnard ait pu songer à mettre en parallèle, dans le dossier préparatoire de cette discussion en classe, le discours nuancé de Simone Veil et ce film rentre-dedans, est un indice éloquent des médiocres qualités de son discernement, d’un sens pédagogique défaillant ou d’une étonnante malhonnêteté intellectuelle.

L’Éducation nationale n’a pas, je pense, à trop regretter de se passer de ses services.


PS : Il y a 40 ans paraissait, dans le Nouvel Observateur, un manifeste qui allait devenir, grâce au dessinateur Cabu et à Charlie Hebdo - alors dans toute leur verdeur -, le "manifeste de 343 salopes".

Monsieur Isnard et ses comparses seront heureux et heureuses d’apprendre que les filles d’icelles vont bien et tiennent à le faire savoir :

IVG : je vais bien, merci.

- les filles des 343 salopes -

Plus de 200 000 femmes avortent chaque année en France.

Cet acte, pratiqué sous contrôle médical, est des plus simples. Pourtant, le parcours des femmes qui avortent, lui, l’est de moins en moins :

Le droit à l’IVG est menacé : en pratique, par la casse méthodique du service public hospitalier, et dans les discours, car l’avortement est régulièrement présenté comme un drame dont on ne se remet pas, un traumatisme systématique.

Ces discours sur l’avortement sont des slogans éloignés de ce que vivent la grande majorité des femmes, ils ont pour but de les effrayer et de les culpabiliser.

Nous en avons marre que l’on nous dicte ce que nous devons penser et ressentir.

Depuis le vote de la loi Veil en 1975, a-t-on cessé de prédire le pire aux femmes qui décident d’avorter ?

Nous en avons assez de cette forme de maltraitance politique, médiatique, médicale.

Avorter est notre droit, avorter est notre décision. Cette décision doit être respectée : nous ne sommes pas des idiotes ou des inconséquentes. Nous n’avons pas à nous sentir coupables, honteuses ou forcément malheureuses.

Nous revendiquons le droit d’avorter la tête haute, parce que défendre le droit à l’avortement ne doit pas se limiter à quémander des miettes de tolérance ou un allongement de la corde autour du piquet.

Nous disons haut et fort que l’avortement est notre liberté et non un drame.

Nous déclarons avoir avorté et n’avoir aucun regret : nous allons très bien.

Nous réclamons des moyens pour que le droit à l’IVG soit enfin respecté.

Nous réclamons son accès inconditionnel et gratuit mais également la liberté de faire ce que nous voulons de notre corps sans que l’on nous dise comment nous devons nous sentir.

Pour signer, il suffit d’aller sur le site prévu pour.

(Les messieurs, qui ont rarement une expérience personnelle de l’avortement, se contenteront, comme moi, d’applaudir.)

Publié par Guy M. à l’adresse 5.4.11


Transmis par Nicolas de Tours

Tue, 5 Apr 2011 20:38:01 +0100 (BST)


Voir en ligne : Pas la peine de discuter

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